La voisine, Yewande Omotoso

« Pourquoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office, Agnes? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans le studio.

Focus sur le Cap, après la fin officielle de l’apartheid, dans le quartier préservé de Katterijin, plus précisément au numéro 10 et 12 de Katterijn avenue. Au numéro 10 vit Marion, blanche,  de corpulence ronde, quatre enfants qu’elle ne voit guère, voire pas, veuve, ancienne architecte, d’origine modeste, de parents juifs émigrés, étriqués, divorcés. Sa domestique, Agnès est noire. Marion se défend d’être raciste, elle en a cependant acquis tous les réflexes, et ne voit pas trop pourquoi elle devrait s’en débarrasser. Elle a un côté Dame patronesse exaspérant.  Surtout que les bonnes œuvres, elle n’en a pas vraiment, juste un comité de dames blanches, comme elle, qui se mêlent d’histoires de boîtes aux lettres vandalisées par les ombres inquiétantes des noirs. Sauf que des noirs, dans le quartier, il n’y en a qu’une, et elle est riche, et propriétaire du numéro 12.

La noire se nomme Hortensia, son mari est en train de mourir, ce qui la dérange grandement à cause des infirmières qui s’établissent à son domicile. Elle est amère, aigrie, en colère, mince comme une langue de vipère bien pendue, un long mariage raté la laisse sans enfants, son déprt du Nigéria sans amis, sans relations, qu’elle n’a jamais eu d’ailleurs. Son domestique est noir, lui aussi. C’est le premier point commun entre les deux femmes, l’autre est la vieillesse.

Les hostilités sont ouvertes depuis l’arrivée d’Hortensia et de Peter dans le quartier et surtout au numéro douze, maison conçue par Marion. Elle y avait mis son âme et vit la présence d’Hortensia comme une spoliation. Hortensia n’en sait rien, la haine de celle-ci pour sa voisine n’a pas de corps. Ou plutôt, c’est ce que Marion incarne à elle seule, la bonne conscience blanche et son raciste larvé, l’ignorance des couches de mépris subies par les noirs, les domestiques, les descendants d’esclaves, ceux dont les emplois sont forcément des services à rendre aux blancs. Marion ne peut rien comprendre à cette rage, elle a construit son aveuglement social, s’y conforme tant il est confortable.

Cependant, Hortense n’a rien d’un porte parole. Sa méchanceté, si elle est souvent drôle, est aussi systématique, donnant parfois l’impression que le personnage passe à côté du thème principal du roman : la difficulté du pardon, le refus de la culpabilité. Le pardon, elle le joue sur un mode personnel, centrée sur sa tragédie intime. le monde qui l’entoure, finalement, elle ne le voit que par fragments, laissant  a d’autres , le personnage d’Agnés notamment, la charge de faire voir les conséquences  d’un système inégalitaire qui a laissé derrière lui une société gangrenée par la peur et la rancune.

Marion et Hortensia, à leur façon, ouvrent des portes, obligées de se côtoyer à la suite d’un double accident, elles se livrent quelques failles, s’entre ouvrent les yeux, abordent la violence par le flan de leur histoire personnelle. Le roman, du coup, par moments passionnant, peine à garder une ligne claire. Peut-être parce qu’il y aurait trop à dire, que si les dignes ouvraient leurs vannes, ou que la plaie, encore trop vive déborderait le cadre de deux vieilles dames qui tentent d’apprivoiser les démons.

Une nouvelle lecture commune avec Ingannmic

 

 

 

14 commentaires sur “La voisine, Yewande Omotoso

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    1. Ce qu’il y a d’intéressant dans ce livre, c’est comment l’apartheid a tellement structuré les esprits que la prégnance en semble modeler les comportements. Ingannmic le dit d’ailleurs très bien. Un livre que je te conseille, il a du fond.

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  1. Je n’ai pas réussi à l’exprimer dans mon billet, mais j’ai trouvé que l’une des bonnes idées de ce roman, était justement d’avoir fait d’Hortensia ce personnage parfois insupportable. Il a là un message, à mon sens, sur la nature même du racisme : Marion l’exprime à un moment, le caractère de sa voisine est un obstacle à son chemin vers la tolérance, parce qu’elle n’a pas compris que la question du racisme n’est pas celle de l’affinité ou non avec des individus en particulier, mais qu’elle se nourrit d’une vision globale et pré établie sur un ensemble théorique d’individus. Même là, je n’arrive pas à tourner mon idée… !
    En tous cas, je suis ravie de cette lecture, je l’ai trouvée à la fois très sérieuse et très drôle…

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    1. Tu l’exprimes très bien, je me suis posée la même question concernant Hortensia, son agressivité systématique empêche l’empathie de Marion, qui voudrait bien être pardonnée mais seulement à titre individuel, même si elle avance un peu, c’est de honte, pas de prise de conscience globale. Mais je trouve que c’est un peu la même chose du côté d’Hortensia : pour comprendre le racisme larvé, il faut aussi faire un pas vers les blancs. je sais, ça peut faire hurler, mais c’est politique. J’ai relu certains passages du discours de Mandela, et finalement, c’est bien comme cela qu’il a éviter le bain de sang. C’est un passage avec les mimosas et d’autres arbres, importés par les colons, ils dit que les deux espèces ont poussé sur la même terre. Hortensia incarne une radicalité compréhensible, mais elle fait aussi obstacle du coup.
      Ravie aussi de cette lecture, qui nous fait poster des commentaires longs comme le bras !

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  2. Je viens de lire l’avis d’Ingannmic, c’est intéressant de voir vos deux lectures. Le thème m’intéresse évidemment, Je vais voir si ma bibliothèque l’a acheté.

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