Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre

La trilogie se termine par un tome jubilatoire, et ma première jubilation fut déjà d’avoir gagné mon pari d’avec moi même, seule Louise, la petite protégée d‘Albert et Edouard, pouvait faire repartir le phénix de Madeleine, dans le drôle de temps de la drôle de guerre.

C’est un temps où les femmes quittent le zinc pour s’enfuir avec le bougnat d’à coté, celui de la rue Marcadet, un temps où l’arrière refait la stratégie militaire à grands coups de gueules et de certitudes, un temps où le poireau vinaigrette règne en maître dans le petit restaurant que tient monsieur Jules, « La petite bohème ». Monsieur Jules est un type littéraire dès son apparition. Monsieur Jules, lui, derrière son comptoir, il élargit le débat, la ligne Maginot, les communistes, l’invasion par la Belgique, inévitable et tellement prévisible, il brasse le tout comme il cuisine les pieds paquet. Monsieur Jules ne quitte pas son établissement, ni ses charentaises, le verbe haut, béret vissé sur le crâne.

Louise habite en face de « La petite bohème », toujours dans la maison de sa mère, celle qui a loué leur refuge à Albert et Edouard. Elle a trente ans maintenant, pas d’amour et pas d’enfants. Elle est institutrice et on la surnomme « La Joconde ». Le samedi, elle donne un coup de main à monsieur Jules, comme ça, à la bonne franquette.

Paris attend, et pendant ce temps, sur la ligne Maginot,on attend aussi. Dans le fort du Mayenberg, les soldats s’entassent dans l’ennui. Lemaitre en prend deux pour former un duo digne de celui d’Au revoir là-haut : Laudrade, caporal chef, magouilleur, malhonnête et Gabriel, honnête, scrupuleux et impressionnable. 900 soldats dans un fort, ça vous fait plein de magouilles possibles, de peurs aussi. A la fois précise et documentée, ironique et distanciée, la plume de Lemaitre vous brosse un tableau grandiose de la petitesse de cette drôle de guerre où tout le monde attend, débonnaires, fatalistes, craintifs que les boches se décident. Pour Gabriel et Laudrade se sera le début de leurs tribulations, façon Pieds Nickelés, évidemment.

Pour Louise, les événements se précipitent aussi, un vieux client du café et le détonateur de sa tragédie personnelle …..

Et voilà en deux trois chapitres, c’est parti : le drame historique entraîne les personnages, leurs petites histoires, dans le souffle de la grande, qui les précipitent dans leurs quêtes personnelles à grands coups de péripéties véridiques que Lemaitre fait resurgir, à la fois burlesques et épiques : on brûle les billets de banque dans les déchetterie en urgence, on évacue les prisonniers de la prison du Cherche Midi, jusque dans le camp d’Arvord, dans le Cher, pendant que cul à cul, l’exode devient débâcle.

Monsieur Jules, Louise, Gabriel, Laudrade, la bande de Lemaitre est une farandole d’aventures, picaresques soit, mais dont la cible est la bêtise, l’aveuglement, l’incurie des pouvoirs, le populisme, dont Désiré, personnage protéiforme, surgit de nul part, se fait le serviteur, l’arnaqueur, le diable de la boîte.

L’alchimie est généreuse, l’anarchie souriante dans le chaos. C’est la septième compagnie et L’armée des ombres à la fois.

 

22 commentaires sur “Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre

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  1. Très étrange et même si j’ai aimé les deux premiers celui-ci ne m’attire pas…. J’ai réellement un problème avec les sagas, trilogie etc….. Le premier reste pour moi le meilleur des deux que j’ai lus 🙂

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    1. J’ai vu que le troisième tome de la trilogie de Coe ta déçue effectivement … Mais pour moi, il n’étant pas question de ne pas le lire, comme pour cette trilogie, il fallait que je sache ! Et franchement, c’est du bon ! Un peu plus classique dans son déroulé que les précédents, mais les personnages sont vraiment incroyables de drôlerie et c’est un vrai feuilleton.

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  2. Le premier était bien, le deuxième ça se lisait (et je pensais bien à Louise, aussi!) Pour celui ci, hé bien, on attend que la vie reprenne!

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    1. J’ai vraiment retrouvé la verve du premier, sa truculence, l’envie de raconter des histoires, pleins d’histoires, alors, bien sûr, ça se croise et ça se recroise, on retrouve des ingrédients, mais c’est du bonbon !

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    1. Il y a avait assez peu de portes ouvertes à la fin du deuxième tome, et Lemaitre n’allait pas sortir un lapin du chapeau, pas le genre, alors Louise, je ne voyais qu’elle ( mais sans certitude) et puis, elle a bien changée.

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  3. Louise c’est bien la fillette dont on parle à la fin du premier? Je ne sais plus où j’ai lu que Lemaitre comptait reprendre ce personnage, bien avant qu’on aie le 2.

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    1. Oui, c’est la fille de la logeuse d’Edouard et Albert, celle qui accompagne Edouard jusqu’au bout. Mais ici, Lemaitre retricote son histoire, celle qu’on ne connait pas dans le premier ( mais Lemaitre la connaissait-il lui même ?). En tout cas, c’est très drôle….

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  4. J’ai retrouvé une interview de lemaitre (2018)
    Pierre Lemaitre. Oui, quand vous lisez l’épilogue d’“Au revoir là-haut”, j’ouvre déjà des pistes sur des personnages comme la petite Louise. Dans cette trilogie, je prends un personnage secondaire pour en faire un personnage principal et j’oublie les autres. Je n’avais pas de plan en tête mais, comme tout feuilletoniste un peu expérimenté, j’ai l’habitude de laisser des portes ouvertes. C’est de la simple prudence.

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    1. Merci, je ne connaissais pas cette interview, cela confirme l’idée des portes ouvertes au cas où … J’avais aussi penser à Albert, ce qui aurait donné un roman sur les colonies, on ne sait jamais, peut-être que Lemaitre l’a en tête (j’espère !)

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  5. je fais partie des rares lectrices à ne pas avoir aimé le premier alors évidement je laisse passer le troisième. Malgré ton billet fort sympathique!

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    1. Les deux références cinématographiques sont en opposition mais c’est Jules et Désiré qui m’y ont fait penser. Je te rejoins la clôture est magistrale !

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  6. j’hésite un peu car les critiques sont plus sévères sur ce dernier opus…
    Mais j’ai bien aimé les 2 premiers (et j’aime bien l’auteur de toute manière) alors je vais le guetter à la BM à la rentrée 🙂

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