Des hommes en noir, Santiago Gamboa

Après le processus de paix entre le gouvernement et les FARC, la Colombie n’en est pas pour autant un pays pacifié. Et les personnages principaux de ce roman policier y reviennent souvent, ponctuant l’enquête de constats amers et lucides : leur pays est toujours celui de l’ultra violence, de l’ultra corruption, un cadavre en Colombie n’est qu’un cadavre de plus.

Mais trois ou quatre cadavres disparus en même temps, et retrouvés dans un fossé sans scène de crime fiable, retiennent malgré tout l’attention d’un procureur, ami d’une journaliste, elle même armée d’une assistante et les trois personnages vont mettre les pieds dans le plat d’une nouvelle guérilla. Les morts seraient des victimes d’un conflit entre deux églises évangélistes. Nouvel opium du peuple, dirait un certain penseur, la religion étend son emprise sur une population qui cherche d’autres croyances comme autant de solutions à la misère. La foi, même payante, même mise en scène, même si les pasteurs sont plus des fornicateurs que des prédicateurs, vaut mieux mieux que rien. Et c’est cette situation qui sert de toile de fond à l’enquête menée conjointement par l’homme de la justice officielle, Jutsinamuy, grand amateur de thé et d’hygiène de vie irréprochable, et par la journaliste Julieta. Réputée pour la qualité de ses investigations, elle est peu incline à l’abstinence. Divorcée, mère de deux enfants, irascible, elle carbure au gin tonic et aux rencontres chaudes d’un soir au hasard des bars. Son assistante, Johana, permet d’introduire la dimension politique du roman puisqu’elle fut guérilla chez les FARC.

Les trois personnages se lancent sur la piste confuse d’une scène de crime vue par un seul témoin, un jeune garçon, orphelin et indien, ses parents ont disparu dans  les combats des FARC. Ce qu’il a vu, du haut d’un arbre tient en peu de choses : trois véhicules, pris pour cible de tirs croisés au fond d’un vallon de la région de Tierradento, loin de Bogota. Cette région rurale, durement affectée par les conflits antérieurs, est pauvre et isolée, il est donc des plus étranges qu’un hélicoptère surgisse de nul part pour sauver un homme en noir et  deux femmes, dont l’une à demi nue. Et que la scène de l’attaque soit nettoyée aussi radicalement qu’aucun cadavre, qu’aucune douille n’y subsiste. Personne n’a rien entendu, rien vu, personne d’autre que ce jeune garçon chargé de nettoyer l’église du village …

L’enquête permet de mêler plusieurs fils, les rebondissements sont plutôt soucieux de bien faire : on traverse les paysages colombiens, à la beauté luxuriante et à la réalité urbaine contrastée, on survole une société tellement marquée par les conflits armés que l’anormalité du crime est effacée, intégrée dans le flot du quotidien des cafétérias. Dans ce fatras, les églises font leur beurre et les ex-guérillos des FARC perdent leur dernières illusions. Cependant, ces dimensions ne sont qu’évoquées, un peu au hasard des personnages et le roman en laisse un goût de déception, un peu touche à tout.

Impossible bien sûr de la comparer à l’immense La griffe du chien, dont la puissance de tir est de l’artillerie lourde. Plus modeste dans l’ambition dévastatrice, ce roman est cependant un angle d’attaque possible.

11 commentaires sur “Des hommes en noir, Santiago Gamboa

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    1. Lorsque j’ai rencontré cet auteur, je ne connaissais aucun de ses titres…. En fait, c’était sur le stand d’Etonnants voyageurs, lors de l’édition 2019 du festival. Je ne sais plus trop pourquoi, on a parlé des prénoms de nos enfants. On a tellement ri, que je ne pouvais plus repartir sans lui acheter un livre, j’ai pris le dernier paru …
      Et c’est à grâce à Ingannmic que je me suis rendue compte que c’était un auteur majeur, et non, comme je le croyais, un auteur sympa mais inconnu !
      Du coup, je vais tenter d’autres titres en prenant conseil aussi sur ton blog.

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      1. Effectivement ! Je n’avais pas vu tous ces titres sur son blog, merci pour le lien. Les captifs du lys blancs me tentent bien, vu sa note, j’ai plutôt envie d’un truc un peu marrant, en ce moment (on se demande bien pourquoi …)

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    1. J’ai une liste moi aussi longue comme deux bras ! Mais je m’aperçois aussi qu’entre les titres que je note et ceux que je lis, le temps qui passe fait le tri, et aussi les notes des blogs. U nouveau titre est encensé et puis oublié, alors, il reste quelques valeurs sûres, et Gamboa a l’air d’en faire parti.

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