Les grandes oubliées : pourquoi l’histoire a effacé les femmes, Titiou Lecoq

p3070445J’avoue que j’avais des préjugés sur l’autrice ( j’évacue définitivement le mot « auteure » de mon vocabulaire, l’explication se trouvant dans cet essai) et sur l’orientation féministe dont je me méfie du radicalisme parfois de mauvaise foi ( et de l’écriture militante qui m’agace). Et bien, me voilà totalement conquise ! Et même plus … Surprise de l’être autant.

Dans cet essai, on relit l’histoire, de la préhistoire à nos jours, en tenant compte du fait, pourtant évident, que la dite histoire est non mixte. Je ne suis pas complétement idiote, et je m’en étais vaguement rendue compte, mais, en réalité, sans vraiment prendre conscience à quel point nos études, nos manuels, nous ont masqué que « le sexe fait l’histoire », que le sexe n’est pas un invariant « naturel » et qu’il a impacté fortement ( si ce n’est plus) les constructions mentales dont nous avons héritées. L’autrice ( je jubile maintenant en écrivant ce mot, j’ai l’impression de faire un acte terriblement militant …) ne se veut pas historienne, elle avertit dès le départ que sa démarche n’a pas cette rigueur scientifique, qu’il s’agit pour elle de secouer le cocotier à commencer par celui duquel l’homme préhistorique serait descendu en dominateur « naturel ». Vous vous souvenez de ces images qui montrent l’homme des cavernes, la massue à la main, qui regarde si il n’y a pas un auroch dans le lointain pour assurer la substance de sa famille, alors que juste derrière lui, vous avez une forme aux longs cheveux qui semble absorbée par le ravaudage de peaux de bêtes ? Titiou Lecoq met à mal cette division genrée du travail : les hommes à la chasse et les femmes à la cueillette, parce que la cueillette, c’est bien connue, c’est plus facile, et si c’est plus facile, c’est féminin. Et moi de réaliser qu’au bout d’une heure dans les rangées pourtant bien banalisées de haricots verts, j’en ai déjà le dos fourbu … et les femmes préhistoriques, ce n’était pas dans des potagers collaboratifs qu’elles faisaient leur courses. Comment ai-je pu avaler cette image ? L’autrice l’explique : les premiers historiens de la préhistoire ont tout « naturellement » repris le schéma du XIX ème siècle, et ont intégré cette période disparate et inconnue au concept du roman national dont la troisième république avait besoin. Et hop ! notre imaginaire a calé la femme dans la grotte et dans le (futur) potager.

Ce gauchissement de notre propre regard est donc le principal thème de ce texte, plus que l’analyse de vérités historiques ( il y a d’ailleurs quelques raccourcis un peu gênants, notamment concernant l’histoire contemporaine.). On suit la construction d’une « marche de l’histoire » qui s’est faite au masculin et même si aujourd’hui, l’éducation nationale brandit Olympes de Gouges dans ses programmes et que deux pages sont consacrées à Emilie du Chatelet, qui n’a pas été que la maitresse de Voltaire … C’est quand même un peu du foutage de gueule. L’autrice ne donne pas de leçon de féminisme, elle montre comment cette construction de l’histoire nous a bernée par un prisme réducteur, et que les quelques égards qui sont sont faits actuellement ne sont qu’alibis et colifichets ( d’autant plus que je ne veux pas dire mais Louise Michel, en caution de l’écriture féminine, la littérature y gagnerait. Olympe, elle est mignonne, mais elle écrit avec de gros sabots quand même).

Titiou Lecoq ne passera sûrement pas en ces pages, mais je la remercie totalement anonymement, donc, pour son ironie, faussement légère, et le dynamisme de sa démonstration, sans didactisme et sans formalisme.

24 commentaires sur “Les grandes oubliées : pourquoi l’histoire a effacé les femmes, Titiou Lecoq

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  1. J’avais été captivée lors de son passage à La Grande Librairie par son érudition et sa manière de mettre en évidence des acquis injustes…. Tu me convaincs totalement de la lire et de ne pas passer à côté de cet essai….. 🙂

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    1. C’est un titre où l’érudition coule sans accroche pédante ou donneuse de leçons. On n’a pas « les méchants hommes » d’un coté et les « gentilles victimes » de l’autre. Le discours est fluide. Vraiment à lire !

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  2. On a beau se croire au parfum, on en découvre toujours sur la manière dont les femmes ont été invisibilisées, minorées, oubliées, effacées etc .. etc … au fil des siècles et là-dessus le XIXe a fait très fort. Et quand on voit un candidat d’aujourd’hui vouloir les renvoyer ouvertement au foyer à faire des gosses (blancs les gosses !) et obéir à monsieur, on n’est pas sorties des ronces.

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    1. Et oui ! ce qui m’a beaucoup plu dans ce livre, c’est que l’on sait déjà à peu près tout … Mais qu’on ne fait pas forcément les liens, Titiou Lecoq les fait ( avec quelques gros coups de cuillères par moments, mais au moins, on comprend l’arnaque …).
      L’autre candidat, là, il nous renvoie dans les cavernes ! Et comme tu le dis, on ne va pas être toutes seules dans le trou de l’histoire avec sa relecture de la « civilisation »….

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  3. Ah, je suis contente de voir que ce livre fait son « petit bonhomme » de chemin sur les blogs.
    J’ai beaucoup apprécié cet essai préface par Michèle Perrot !

    Mon avis : C’est tambour battant, dans un style clair et humoristique, que Titiou Lecoq résume 20 siècles d’histoire de la femme. Chaque fait est argumenté par des historiens – historiennes et chercheurs – chercheuses.

    ET bien sûr ne passez pas à côté de « Honoré et moi ». Vous découvrirez un Balzac moderne (ce qu’on n’apprend pas à l’école).

    Lien sur notre club lecture : http://www.asso-semoy.fr/par-auteur-resultats.html&tags=LECOQ+Titiou

    Merci pour votre richissime blog !

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    1. J’espère qu’il fera un bon gros chemin, c’est un livre qui fait du bien. Je rajoute un des extraits que tu as sélectionné dans ton article pour donner une image de la tonalité caustique et juste, de l’art de remettre les choses à leur place : « Pourquoi a-t-on l’impression qu’introduire les femmes en histoire serait une décision politique alors que c’est les avoir exclues qui était réellement politique ? »
      Merci de ta visite et je note Honoré et moi, du coup !

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    1. Effectivement, ce n’est pas tant ce qu’on apprend qui est important, mais la relecture d’ensemble. J’y ai retrouvé des noms que je connais également, mais que je n’avais peut-être pas mis exactement à leur place ou dont je n’avais pas perçu l’acuité de l’ « oubli ». Car on est pas « oublié » totalement par hasard …

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  4. Et de deux !!
    J’avais acheté le plus « encyclopédique » « Histoire féminie de la France » qui revisite l’histoire française de la révolution à la loi sur l’avortement en y replaçant les femmes. Passionnant aussi, mais cela se feuillette plutôt que cela se lit d’une traite, car c’est très dense…
    Bref, tu m’as convaincue sur ce coup-là aussi..

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    1. Alors que celui-ci, il se lit d’une traite … Il est sûrement moins complet que le version encyclopédique, mais je me connais, je ne serais pas allée au bout d’un essai trop dense.
      J’espère que tu y trouveras quand même assez de matière à réflexions.

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  5. ma fille n’arrête pas de me pousser à lire cet essai , je pense que je vais bientôt le recevoir en cadeau. L’auteur a bien raison sur notre formatage que savons nous des rôles des hommes préhistoriques? mais pour autant je préfère le mot auteure à autrice . serais-je moi même formatée?

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    1. Elle a bien raison, ta fille ! D’ailleurs, la mienne est en train de le lire … Et oui, c’est énervant, mais ce texte nous montre que nous sommes nous mêmes formatées … En prendre conscience, c’est un début … Et je suis sûre qu’une fois que tu auras lu cet essai, tu préféreras autrice à
      auteure ^-^

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  6. Comme toi, depuis que je l’ai lu, j’utilise avec plaisir le mot « autrice » !
    Pour moi, tout le monde devrait le lire, et en premier les éditeurs de manuels scolaires.

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    1. Je n’aimais pas la sonorité de ce mot, autrice, maintenant que j’en connais l’histoire, ce n’est plus le problème….
      Et oui, tout le monde devrait le lire ce texte, mais pour faire bouger les frontières ( notamment dans les manuels scolaires), il faudrait bien plus encore ! Et d’ailleurs, à commencer par changer notre regard sur nous mêmes.

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    1. C’est un engagement intelligent, sans l’écriture radicaliste qui me fait fuir … Il est vrai qu’elle passe rapidement sur certaines époques, le XX ème siècle est survolé, mais on le connait mieux.

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    1. Un livre qui est arrivé dans mes mains par le plus grand des hasards … Je l’avais acheté pour ma fille, et j’ai commencé à le lire dans le bus en rentrant, parce que je n’avais pas d’autres lectures sous la main ! J’ai été passionnée immédiatement ! Vraiment ! J’espère qu’il en sera de même pour toi.

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  7. Je me souviens de ce titre et de quelques commentaires lors de sa parution. L’idée ne m’avait pas tentée, je détestais le titre et la couverture … D’où mes préjugées sur l’autrice avant de lire cet essai, que je recommande à présent sans aucune modération ! Je lirai sans doute son titre sur Balzac, à suivre …

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